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Prophètes et Pèlerins·3/3·4
Photograph of Old City of Jerusalem

The place

Old City of Jerusalem

La pierre qui se souvient

Une roche, trois religions et trois mille ans de prière sur le mont où la création a commencé

c. 1000 BC – present (three millennia of continuous sacred significance)Old City of Jerusalem

Sous le dôme doré de Jérusalem affleure une dalle de roche brute —dix-huit mètres de long, treize de large— qui émerge de la montagne comme un os de la terre elle-même. Les juifs l’appellent la Pierre de fondation. Les musulmans, al-Sakhra. Et les deux traditions affirment la même chose, à couper le souffle : quand Dieu a créé le monde, c’est ici qu’il a commencé. Il a posé cette roche dans le vide comme on pose une pierre angulaire, et tout le reste —toute la création— s’est déployé à partir de ce seul point.

C’est ici qu’Abraham a gravi la montagne avec son fils pour le sacrifier. Isaac, selon la Torah. Ismaël, selon le Coran. L’histoire est la même des deux côtés : Dieu lui a demandé de renoncer à ce qu’il aimait le plus au monde. Alors il a chargé le bois, pris l’enfant et marché trois jours. À un moment, le garçon a posé la question qu’aucun père ne veut entendre : Père, je vois le feu et le bois, mais où est l’agneau ? Abraham a répondu : Dieu y pourvoira. Et ils ont continué à monter —le silence entre eux plus lourd que la montagne.

Mille ans plus tard, le roi David s’empare de Jérusalem. Son fils Salomon élève le Premier Temple au-dessus de cette roche —cèdre, or et bronze. En son cœur : le Saint des Saints, où une seule personne entrait une fois par an, pieds nus —le Grand Prêtre, murmurant le vrai nom de Dieu. Le Temple a tenu quatre siècles. Puis Nabuchodonosor l’a réduit en cendres. L’Arche d’alliance a disparu. En exil, les survivants ont juré en pleurant : Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche.

Les exilés ont reconstruit —un temple plus humble qui a fait pleurer les anciens de nostalgie. Hérode l’a transformé en merveille, élargissant l’esplanade avec des blocs si colossaux que certains pèsent cinq cents tonnes. Jésus y est entré, a renversé les tables des marchands et a prévenu : Il ne restera pas pierre sur pierre. En l’an 70, le général romain Titus lui a donné raison. Ses soldats ont mis le feu au Temple et démonté chaque bloc pour récupérer l’or fondu. Seul a survécu le Mur occidental —où les juifs posent le front en prière depuis deux mille ans.

Pendant six siècles, le mont est resté en ruines. Rome y a dressé un temple païen. Byzance y a déversé des ordures pour humilier les juifs. Puis en 637, le calife Omar prend Jérusalem sans violence. Quand il découvre l’immondice qui recouvre la roche d’Abraham, il s’agenouille et la nettoie de ses propres mains. Cinquante ans plus tard, le calife Abd al-Malik bâtit le Dôme du Rocher —ce sanctuaire doré qu’on voit sur chaque photo de Jérusalem. Il y a englouti sept ans de recettes fiscales de l’Égypte. Sans hésiter. Il couronnait la roche où le monde a commencé.

En 1099, les croisés prennent Jérusalem d’assaut et massacrent presque tous ses habitants. Ils plantent une croix sur le dôme, un autel sur la roche. Les Templiers s’installent dans la mosquée Al-Aqsa —c’est de là que vient leur nom, du Temple. Quatre-vingt-huit ans plus tard, Saladin reprend la ville. Contrairement aux croisés, il l’épargne. Il retire la croix, rétablit le croissant et lave la roche à l’eau de rose de Damas. La pierre ne se souvient pas de qui l’a conquise. Elle se souvient de qui a pleuré sur elle.

Jamais deux sans trois, dit-on. Quand deux croyances ont réclamé cette roche, la troisième devait suivre. Mais aucune n’a triomphé —et c’est peut-être la leçon. Les juifs prient au Mur occidental sans monter sur l’esplanade, trop sacrée. Les musulmans prient à Al-Aqsa. Les chrétiens marchent là où Jésus enseignait. Trois religions. Une roche. Trois mille ans. Sous le dôme, cette dalle pâle et rugueuse est toujours là, indifférente aux empires. Elle a survécu à Salomon, à Titus, aux croisés, aux Ottomans. Elle survivra à ce qui viendra. La pierre ne parle pas. Ne choisit pas. Mais elle se souvient de chaque prière, dans chaque langue —et n’en a jamais refusé aucune.

Morale de l'histoire

La pierre ne choisit pas qui s’agenouille devant elle. Elle supporte toutes les prières également, dans toutes les langues, pour chaque nom de Dieu. Peut-être que les enfants d’Abraham —tous autant qu’ils sont— se souviendront un jour qu’ils pleurent sur la même roche, implorant la même miséricorde. Il ne nous appartient pas d’achever cette tâche. Mais nous ne sommes pas libres de l’abandonner.

Personnages

K
King Solomon
A
Abraham / Ibrahim
C
Caliph Umar ibn al-Khattab
E
Emperor Titus
C
Caliph Abd al-Malik ibn Marwan
S
Saladin (Salah ad-Din)

Source

Mishnah Yoma 5:2 (Foundation Stone dimensions); Josephus, The Jewish War (70 CE destruction); 1 Kings 6–8 (Solomon’s Temple); Genesis 22 (Binding of Isaac); Quran 17:1 (Isra reference); Creswell, K.A.C., Early Muslim Architecture (Dome of the Rock); Ritmeyer, Leen, The Quest: Revealing the Temple Mount in Jerusalem; Grabar, Oleg, The Shape of the Holy; William of Tyre, Historia (Crusader accounts); Ibn al-Athir, The Complete History (Saladin’s reconquest)